“The Obamas” ou comment vivre son “exil” à la Maison Blanche

“The Obamas” ou comment vivre son “exil” à la Maison Blanche

Par guyboulanger, le 6 février 2012
“The Obamas” ou comment vivre son “exil” à la Maison Blanche

Sorti ces dernières semaines en Amérique, le livre “The Obamas” a créé un certain “buzz” dans les médias américains et un certain remous dans les cercles politiques du tout-Washington, y compris chez les principaux intéressés: le couple présidentiel américain. Un livre qu’on annonçait davantage comme un livre sur la “First Lady” qu’un autre livre sur ”POTUS” et la présidence de Barack Obama. POTUS est un terme beaucoup utilisé à Washington et qui traduit en raccourci la fonction ultime du pouvoir américain : The President Of The United States. Le livre raconte d’ailleurs que le président, pour se moquer de son épouse, l’appelle parfois FLOTUS pour “First Lady Of The United States“.

Disons-le tout de suite. Nous avons beaucoup aimé ce livre. Sorti d’abord en anglais en Amérique, il devrait en toute probabilité sortir en France dans la langue de Molière au cours des prochains mois comme tous les autres livres sortis à date sur ce couple plus grand que nature.

Du buzz à la réalité

Il faut dire que dans les jours qui ont précédé la sortie du livre à la mi-janvier, la Maison Blanche se mettait déjà en mode “damage control” en essayant de dénigrer le livre sans même l’avoir vu ou lu. On a insisté pour dire que le couple présidentiel n’avait rencontré l’auteur – Jodi Kantor du New York Times (photo ci-dessous) – qu’une seule fois à l’occasion d’une entrevue pour un article de fond publié par le New York Times Magazine en 2009… et qu’ils ne l’avaient pas revu depuis. On voulait évidemment créer un doute dans l’esprit du public sur la crédibilité de la journaliste en laissant sous-entendre qu’elle pouvait ainsi difficilement raconter la vie du couple de l’intérieur sans même avoir eu accès à leurs confidences depuis plus de deux ans, encore moins pouvoir présumer de ce qu’ils pensaient ou comment ils avaient perçu ou vécu certains événements. Mais force est d’admettre qu’à défaut de leur parler directement, l’auteur a pu parler à beaucoup de personnes dans l’entourage du président dans la “West Wing” et dans celui de la “First Lady” (la “East Wing”), y compris des amis très proches du couple présidentiel. Et depuis la sortie du livre, les avis sont plutôt positifs. Il est même perçu comme un livre crédible et bien documenté par la presse politique américaine.

Sur plus de 300 pages, le livre dresse donc un portrait chronologique de la présidence d’Obama à l’intérieur de la Maison Blanche. Contrairement à quelques autres bouquins déjà parus en Amérique sur le côté plus politique de sa présidence – et généralement pas très élogieux sur ce président que plusieurs considèrent comme encore trop jeune et inexpérimenté pour prétendre au poste suprême et qui n’avait jamais géré autre chose qu’un groupe communautaire à Chicago – ce nouveau livre amène un regard différent en se concentrant surtout sur la première dame et tous les problèmes d’ajustement liés à une nouvelle vie dans cette maison illustre destinée à l’homme le plus puissant de la planète. La jeunesse de ce président et le contexte particulier de cette élection historique amène une dynamique différente où l’occupant est le premier noir de toute l’histoire américaine à y vivre et où vous avez de jeunes enfants et une famille moderne qui essaient d’y vivre une vie un tant soit peu normale. Aux États-Unis, il y a évidemment un grand symbolisme dans cette accession au pouvoir d’un premier président noir. Le livre s’attarde d’ailleurs sur cet aspect en mentionnant par exemple que les seuls noirs à y avoir “séjourné” jusqu’à maintenant étaient des serviteurs noirs qui travaillaient pour des présidents, évidemment blancs. Ces employés très fidèles y travaillent souvent depuis des dizaines d’années avec un respect immense pour les présidents qu’ils ont servi. Le livre raconte combien plusieurs ont été émotionnellement perturbés au début de la présidence d’Obama de voir un “des leurs” en face d’eux comme patron, une chose qu’ils n’auraient jamais cru possible de leur vivant.

La Maison Blanche craignait donc un autre livre qui nuirait encore à l’image de la présidence Obama dont le lustre s’est estompé depuis le début de sa présidence en 2009. Au final, c’est plutôt le contraire qui s’en dégage. Le livre reprend évidemment certains aspects négatifs de la gestion de sa présidence qui sont déjà connus et qui ont été amplement repris dans certains livres récents qui ont retracé sa présidence jusqu’ici. On parle d’ouvrages documentés comme Confidence Men de Ron Suskind et aussi Obama’s Wars du célèbre Bob Woodward qui avait révélé le scandale du Watergate dans les années 70 et qui est resté un journaliste très connecté (et redouté) dans les réseaux politiques de Washington. Ces éléments sont surtout repris ici parce qu’ils constituent la toile de fond du quotidien au centre du pouvoir. Mais le point de vue central du livre est davantage celui de Michelle Obama et le portrait de la première dame qui s’en dégage est plutôt sympathique. En fait, à voir se dérouler une foule de situations, on ne peut faire autrement que de réfléchir nous-mêmes à ce que nous ferions dans des circonstances semblables. On se met à réfléchir sur l’anachronisme de certaines institutions et comment elles restent figées dans le temps. Pas facile de réformer de l’intérieur cette institution politique en fonction de l’évolution de la société. On parle ici de choses aussi simples que le partage des tâches dans un couple, de l’égalité des conjoints, de l’éducation des enfants et ce, dans un contexte ou vous avez des serviteurs qui se bousculent autour de vous au moindre mouvement et qui ont été entraînés à tout faire pour leur président, y compris ne jamais s’asseoir quand ils travaillent. Au cours d’une entrevue, interrogés tous les deux sur le sujet de l’égalité dans leur couple quand l’un des conjoints est président des États-Unis, Michelle Obama avait répondu qu’elle ne se gênait pas pour lui dire de ramasser ses bas sales. La réponse avait fait bien rire. Mais la réalité est sûrement plus complexe.

Le quotidien d’une présidence historique et hors de l’ordinaire

Michelle Obama s’est donc amenée à la Maison Blanche au début de la présidence de son mari en janvier 2009. Pendant un certain temps, elle avait même jonglé avec la possibilité de rester à Chicago dans la maison familiale pour continuer d’y vivre une vie plus normale pour y élever leurs deux filles. Après tout, c’est l’arrangement que le couple avait adopté quelques années plus tôt quand son mari avait été élu sénateur de l’Illinois. Mais la réalité a rapidement changé les plans. Le rôle d’une première dame est d’être présent avec son conjoint à la Maison Blanche et ce, même si Michelle Obama n’avait pas beaucoup de respect pour la “culture” et l’ambiance fausse (“fake”) du milieu politique de Washington. Opinion partagée par son mari d’ailleurs. Peu disposée à se fondre dans le moule traditionnel de la fonction, les problèmes devaient rapidement faire leur apparition.

Pour comprendre un peu mieux le contexte, les frustrations principales de Michelle Obama tiennent essentiellement à quelques éléments. Tout d’abord, le rôle de la première dame n’est pas établi dans la constitution américaine de sorte que chaque ”First Lady” est libre de définir le rôle qu’elle veut bien jouer. Définir ce rôle a pris un certain temps. Résistante aux pressions et peu désireuse de rester dans le formalisme et le traditionalisme de la fonction comme l’avait fait les autres premières dames dans le passé, trouver un rôle utile n’était pas facile non plus. D’un côté, la “West Wing” voulait l’utiliser (et la connotation négative est ici voulue) pour toutes sortes d’événements plus représentatifs du rôle traditionnel de la fonction alors que Michelle Obama a commencé rapidement à insister pour dire qu’elle n’était prête à cautionner des événements particuliers que s’ils étaient vraiment significatifs ou amenaient une valeur ajoutée à la présidence de son mari. Ces événements réservés à la première dame sont traditionnellement plutôt des événements mondains. La réalité est que les Obama viennent de Chicago et “changer Washington” faisait partie du message de la campagne Obama de 2008. Comme “outsiders”, ils le sont restés et le tout Washington a d’ailleurs noté le changement drastique de cette présidence comparée à d’autres encore récentes. La vie de famille est primordiale chez les Obama et les ordres sont stricts avec leurs conseillers de ne manquer le repas du soir avec sa femme et ses deux filles qu’un maximum de deux soirs par semaine. Pour eux, cette routine est bien plus importante que d’entretenir des traditions qu’ils respectent peu, y compris cette culture politique qu’il a dénoncé durant sa campagne où tout n’est souvent que réseautage, lobbying et échanges de faveurs. Les Obama n’avaient et n’ont toujours pas beaucoup de respect pour la “culture fermée de Washington”. La première dame partage à ce sujet le même point de vue que son mari avec la résultante que les Obama se sont graduellement enfermés dans leur “château” en s’isolant le plus possible d’un monde qu’ils ne respectent pas et en continuant de s’entourer uniquement de leurs amis proches d’avant la présidentielle, soit essentiellement des amis de longue date de Chicago… et tous noirs.

En guise d’exemple, relatons un passage intéressant où la première dame refusait de perpétuer une tradition, selon elle vieillotte, où les épouses des membres du Congrès se réunissaient une fois par année pour honorer la première dame. Elle refusait tout simplement de se présenter au banquet organisé en son honneur. Ce banquet remettait ses profits à une oeuvre caritative mais ce montant ne se chiffrait qu’à environ $25,000, ce qui représentait à peine une dizaine de dollars par participante. Michelle Obama, qui a passé des années dans les associations communautaires et les groupes défavorisés dans son Chicago d’avant 2009, estimait pour sa part que tout ça était un peu hypocrite. Ces dames plus que favorisées se réunissaient autour d’un festin pour satisfaire leur propre orgueil et leur propre égo dans cet “establishment” de la capitale et se donnaient bonne conscience en faisant un don, somme toute ridicule. Et ce, dans un contexte où l’Amérique traversait une des pires crises économiques de son histoire. Inutile de dire que le courant passait mal. Elle a finalement accepté d’y participer à la condition que ces dames acceptent, la veille du banquet, de venir faire du bénévolat pendant toute la journée dans des refuges ou soupes populaires de la ville. Ce qu’elles ont finalement accepté de faire. L’histoire aurait cependant été mieux perçue par le public américain si les journalistes présents n’avaient pas remarqué que Michelle Obama portait des “sneakers” à $500 la paire pour venir aider les défavorisés, ce qui a complètement obscurci la bonne intention de départ quand les médias n’ont finalement insisté que sur ce point.

L’autre aspect important de la frustration qui s’est accumulée avec le temps chez la première dame est cette vision un peu “divine” qui entoure le “mythe” Barack Obama. De grandes attentes ont été créées tout au cours de l’ascension du président au cours des présidentielles. Son épouse était maintenant d’avis que son mari avait une mission particulière que personne d’autre ne pourrait accomplir et que faire de la politique “comme avant” dénaturait les énormes espoirs portés en lui. Son programme et son crédo de changer la façon de fonctionner à Washington a créé une pression supplémentaire. Sans compter toutes ces attentes et l’aura créés autour de sa personne comme premier noir à accéder à la présidence. Elle se voyait un peu comme la gardienne de ces idéaux.

Or, comme il fallait s’y attendre, c’était bien naïf de penser qu’un seul homme, un “outsider” de Chicago de surcroît et un sénateur “junior” de l’Illinois arrivé en ville depuis à peine 4 ans, pourrait changer quoi que ce soit dans la culture de Washington. De plus, en s’entourant surtout de collaborateurs liés aux récentes administrations démocrates de Bill Clinton pour compenser son manque d’expérience politique, Obama annonçait déjà la futilité de ses prétentions à ce niveau entouré des gens davantage aguerris aux vieilles méthodes qu’il dénonçait quelques mois plus tôt… et qui ne connaissaient d’ailleurs rien d’autre. Avec le temps, et à mesure que son mari devait affronter des problèmes complexes laissés derrière par l’administration Bush (c.à.d. la crise économique et le chômage, la fragilisation des marchés et du système bancaire, l’Iraq, l’Afghanistan et Guantanamo), il s’est graduellement laissé imprégner de la culture ambiante et traditionnelle du pouvoir à Washington.

Le président a une personnalité plutôt introvertie. Il réfléchit beaucoup mais il est essentiellement intuitif. Sa façon de fonctionner est de type collégiale dans la mesure où il entend tous les points de vue autour de lui et tente ensuite de faire la synthèse pour tenter de trouver le consensus. Souvent tard dans la nuit. Par contre, sans grande expérience de gestion, il s’est entouré de gens qui avaient tendance à improviser et gérer en fonction des crises quotidiennes plutôt que de planifier à long terme et en fonction des pires scénarios possibles. Pire encore et comme l’ont relaté aussi d’autres livres sur sa présidence, certains “perdants” dans ces arbitrages du président y compris pour des décisions importantes et stratégiques, avaient tendance à abuser de son inexpérience et vouloir rediscuter et réouvrir la discussion sur les décisions finales présidentielles qu’ils n’aimaient pas. “Relitigation”, comme on dit en anglais, est un mot qui revient souvent pour caractériser le début de cette présidence. Joli chaos et sources de tensions. Comment un collaborateur peut-il contester ou manoeuvrer contre un ordre présidentiel ?

Pour sa part, Michelle est plus cartésienne avec une propension à vouloir tout planifier et prévoir tous les scénarios possibles avant de bouger. Elle faisait donc souvent passer les messages qu’elle n’était pas satisfaite de la façon dont la “West Wing” était gérée et que les propres collaborateurs de son mari étaient en train de “gâcher” cette présidence unique dans l’histoire des États-Unis. Elle intervenait donc régulièrement, indirectement par personnel interposé, dans ce qu’elle considérait comme la mauvaise gestion “de l’autre côté”. Des tensions entre les deux “clans” sont devenus réguliers. La “West Wing” craignait la première dame. Mi-blagueur, le président aurait même déclaré à son entourage que les collaborateurs autour de lui se préoccupaient davantage de ce que sa femme pensait plutôt que de se préoccuper de ce que le Président des États-Unis pouvait penser.

Le livre relate aussi beaucoup d’épisodes pour illustrer la difficulté de vivre une vie familiale normale dans un tel environnement. On imagine mal le président se joignant à d’autres parents pour enseigner le basket aux enfants de l’école de sa fille… et en prenant son rôle très au sérieux. Ou devoir faire une représentation privée du concert de la classe de sa fille pour papa et maman Obama afin d’éviter que toute la suite présidentielle et le cortège de sécurité ne vienne gâcher le concert régulier des autres parents. Ils ont d’ailleurs ridiculement cru au début de la présidence qu’ils pourraient retourner dans leur maison de Chicago certains week-ends comme des gens normaux. Les exigences de sécurité en ont fait un véritable enfer dès la première tentative en février 2009 au tout début de sa présidence avec des quartiers bloqués à chaque sortie qu’ils avaient planifiés durant leur séjour. Désagréments pas toujours bien reçus par la population locale. À un point tel qu’ils ont mis 15 mois avant d’y retourner. Et lorsqu’ils y sont retournés, il y avait un mariage dans le quartier et chaque invité a dû subir une fouille de sécurité. Les Obama ont dû envoyer un cadeau aux nouveaux mariés en guise d’excuses.

En conclusion

Toutes ces frictions sont probablement propres à ce genre d’environnement où tout évolue si rapidement et où on se rend compte rapidement que le système est plus grand que vous et qu’on devra inévitablement négocier ses idéaux à la baisse. Avec la défaite démocrate aux élections de mi-mandat de novembre 2010, Obama a changé radicalement son personnel, le personnel qui devenait de plus en plus un passif évident a disparu et la “West Wing” a été complétement réorganisée afin de régler les problèmes de gestion du début de la présidence. Avec le temps, les tensions se sont estompées et Michelle Obama a graduellement trouvé son rôle et s’est même mise à l’apprécier.

Comme le craignait les proches de la Maison Blanche avant la sortie du livre à la mi-janvier, on pourrait penser que le portrait d’ensemble montre une Michelle Obama colérique et qui veut tout contrôler. Le portrait est au contraire assez balancé et on est davantage porté à sympathiser avec elle. On ne peut que se demander pourquoi quelqu’un, avec une tête rationnelle, voudrait devenir président des États-Unis. Et si un conjoint décide quand même de se frotter à la chose, l’autre conjoint aura toujours droit à toute notre sympathie.

Et sur ce dernier point, laissons le dernier mot à Michelle Obama qui rend visite un jour à une école parmi d’autres dans un quartier défavorisé. Une élève lui dit qu’elle rêve tous les jours de devenir “the First Lady”. Michelle Obama la regarde dans les yeux et lui dit: “You know what? It doesn’t pay very much”.

Crédit photo: Juliana Sohn

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