[Retour sur 2010] L’évolution de la presse numérique en 2010

Le 9 décembre dernier, la Reynolds Journalism Institute (RJI) de l’Université du Missouri aux États-Unis publiait la première de plusieurs études étalées sur quelques années visant à comprendre comment les utilisateurs de l’iPad consommeront les informations, communément appelées ”news”, dans le futur. Dans ce premier échantillonnage américain de plus de 1,600 utilisateurs de l’iPad, l’étude révèle que:

  • 84% des répondants disent que suivre leurs news est l’utilisation la plus importante de leur iPad et que la moitié y consacre au moins 1 heure par jour;
  • 58% des répondants qui sont présentement abonnés à des journaux en version papier et qui utilisent leur iPad pour des news plus d’une heure par jour ont l’intention d’annuler leur abonnement papier au cours des prochains mois. Du reste, un autre 31% des répondants ne sont pas abonnés à des journaux papier alors que le dernier 11% indique qu’ils ont déjà abandonné leur abonnement papier.

L’arrivée de l’iPad: Une onde de choc

Bien que l’ère de la presse numérique a débuté graduellement avec le Web il y a quelques années, aidée par des applications Web et mobiles comme PressReader qui offre des centaines de journaux en version numérique, et qu’elle est bien présente aussi dans l’univers du mobile avec toutes ces applications iPhone et Android de ce monde, il faut dire que l’arrivée de l’iPad en 2010 – et la progression des eReaders dans une certaine mesure - a créé une petite onde de choc qui transformera sans doute rapidement la presse écrite. Bien que le taux de pénétration de l’iPad et des tablettes de tous genres reste encore marginal, l’industrie ajuste rapidement son offre pour prendre le train en marche comme une stratégie pour freiner l’érosion des tirages.

Cependant, le site américain eMarketer prédit que les ventes de tablettes (incluant l’iPad) atteindront un niveau de 81 millions d’unités à travers le monde d’ici 2 ans (en 2012) et que plus de 15 millions de tablettes de tous genres auront été vendues en 2010 de par le monde. Au niveau de l’iPad, et seulement sur le marché américain, eMarketer parle de plus de 50 millions d’unités au cours des deux prochaines années après les 8 millions de 2010. Cette semaine, Forrester Research vient tout juste de modifier ses prévisions de ventes et estime maintenant que les ventes de tablettes dépasseront les ventes de laptops d’ici 2015. Dans un marché de 300 millions de consommateurs, ça commence à représenter un taux d’adoption significatif. Les ventes des prochains mois viendront confirmer ou non ces tendances mais même des ventes moins optimistes est suffisant pour créer un impact très significatif sur les habitudes des lecteurs et a le potentiel de révolutionner la presse papier en un court laps de temps. Chaque joueur a donc intérêt à se positionner rapidement dans ce nouvel éco-système, ne serait-ce que pour protéger ses parts de marché et ne pas voir son lectorat déjà fragilisé se jeter dans les bras de la concurrence.

Ces applications iPad qui inondent maintenant le marché

Lire un journal avec un iPad sur une tablette de 24 centimètres est une expérience très différente qu’avec un téléphone cellulaire ou un ordinateur. Assez pour changer bien des habitudes pour les consommateurs de journaux en version papier. Sans compter cet avantage supplémentaire du n’importe où, n’importe quand qui vous permet de recevoir sur votre tablette la dernière édition de votre journal préféré dès qu’il sort des presses et ce, où que vous soyez sur la planète. Il s’agit d’une valeur intrinsèque que l’industrie sera à même de capitaliser rapidement.

La presse quotidienne en France a été particulièrement rapide à réagir à la venue de l’iPad en annonçant leur offre iPad et ce, avant même que quiconque ait vu ce qu’aurait l’air ce fameux nouveau “jouet”. C’est ainsi que tout ce que la France compte de quotidiens nationaux d’importance avait lancé son application iPad ainsi que son offre numérique sur iPad dans les premières semaines de son lancement en France le 28 mai. Que ce soit Le Monde, Le Figaro, L’équipe, Libération ou Le Parisien, tous y sont allés avec une application et une offre qui se caractérisait des autres. Aux États-Unis, seulement les grands journaux nationaux - The New York Times, The Wall Street Journal et le USA Today – se sont positionnés rapidement. La presse régionale commence à joindre les rangs avec le lancement ces dernières semaines des offres de quotidiens comme le Washington Post et le Denver Post. Au Canada anglais, le départ a été très lent mais la venue en décembre d’une dizaine d’applications iPad de tous les grands quotidiens urbains du pays se sont jointes à celles des deux grands quotidiens nationaux – The Globe & Mail et le National Post – et de quelques rares joueurs qui se sont lancés durant l’été. La majorité de ces grands quotidiens sont aussi disponibles depuis peu sur Kobo (un concurrent du Kindle d’Amazon) qui peut être lu sur leur eReader ou avec leur application iPhone et iPad. Au Québec, c’est encore un peu le désert avec un certain attentisme remarqué. Des pays comme la Grande-Bretagne, la Belgique et l’Australie se positionnent également à leur rythme de même que d’autres pays qui n’utilisent ni l’anglais, ni le français… y compris des pays un peu surprenants comme le Vietnam.

Modèles économiques: Ça coûte combien?

De toutes ces expériences qui émergent, ce qui retient l’attention est surtout la différence entre les offres ainsi que les différents modèles économiques. A ce titre, on peut s’attendre à beaucoup de mouvements à mesure que les joueurs analysent leur propre expérience et celle des autres joueurs dans ce nouvel éco-système. Les offres varient d’une offre gratuite qui ne fait que reproduire le site web du journal en version iPad à une offre payante au numéro ou en abonnement qui reproduit le journal papier, soit en version plus ou moins pdf ou avec une mise en page différente avec des fonctionnalités qui rendent la lecture en version iPad aussi agréable, sinon davantage, qu’avec la version papier. Parmi les offres d’abonnement, on retrouve des différences importantes pouvant varier d’une fraction du coût de l’abonnement papier à une offre qui peut être semblable à la version papier en faisant ressortir la plus-value de l’offre numérique par rapport à la version papier avec des fonctionnalités pratiques, l’accès aux archives, la réception du journal dès sa sortie des presses, etc.

Au-delà de l’anecdote ”ìPad” qui vient accélérer la transformation de l’industrie, c’est le vieux dilemme du contenu gratuit versus le content payant qui refait surface. Le lectorat des journaux reste en constant déclin, la crise économique a affecté de façon significative les journaux au niveau des revenus de publicité et les revenus des abonnés et des lecteurs, de sorte que l’on remet encore sur la table ce fameux tabou du contenu gratuit sur internet. Les journaux sont d’avis que leur contenu a une valeur et que les utilisateurs devraient être prêts à payer une partie des coûts, comme le font ceux qui achètent le journal en version papier. Les internautes qui ont l’abondance du choix et des sources d’informations sur internet iront voir ailleurs si on restreint l’accès au contenu d’un site Web. C’est ainsi que l’industrie dans son ensemble n’a jamais été convaincue du bien fondé d’un “paywall” total ou partiel. Choisir entre un modèle économique qui vise à maximiser le nombre de pages vues pour maximiser les revenus de publicités ou un modèle où le contenu devient payant au risque de voir fondre de façon significative le nombre de pages vues et ne pas voir les revenus des utilisateurs compenser la perte des revenus publicitaires qui en découlerait. Pas beaucoup de joueurs s’y sont risqués ces dernières années sauf l’expérience du Wall Street Journal.

A l’été 2010, c’est l’empire de Rupert Murdoch au Royaume-Uni qui a décidé d’y aller avec une expérience-choc avec The Times et The Sunday Times. L’industrie observe donc attentivement. 1,50 euro pour une passe de 24 heures qui vous donne accès au site internet ou encore 3 euros par semaine qui vous donne en plus accès au contenu sur applications mobiles et iPad. L’expérience à date n’est pas très concluante. Des données fournies par The Times vers la fin de 2010 ont révélé évidemment une baisse drastique des visites sur le site depuis l’introduction du “paywall”. En fait, le nombre de visites sont passées de 21 millions sur une base mensuelle à environ 2.7 millions en octobre, soit une baisse vertigineuse de 87%. Seulement 100,000 lecteurs ont accepté de payer pour accéder au contenu du journal, qui s’ajoutent à 100,000 autres qui avaient accès au site à cause des privilèges accordés aux abonnés de la version papier. Les dirigeants du Times mentionnent qu’ils s’attendaient à une baisse de 90%. L’expérience évoluera au fil des mois mais ce sont des données qui seront évidemment scrutées à la loupe par les autres journaux pour essayer de voir les scénarios possibles pour “rentabiliser” au maximum le passage au numérique et la réduction attendue des tirages en version papier.

Et maintenant, l’avènement du premier quotidien uniquement en version iPad

Mais c’est encore ce même Murdoch qui s’apprête encore une fois à tester les limites de l’industrie en lançant un quotidien complètement nouveau… et seulement en version iPad. Dès le début du mois d’avril au moment du lancement de l’iPad aux États-Unis, il se faisait un apôtre de cette nouvelle technologie en disant: ”If you have less newspapers and more of these [iPads] … it may well be the saving of the newspaper industry.” Selon lui, c’est donc l’iPad qui sauvera l’industrie des journaux.

Le quotidien s’appellera ”The Daily“. Il devrait être lancé dans les prochains jours – prévu pour le 17 janvier au moment d’écrire ces lignes. Avec l’appui de Steve Jobs d’Apple qui y voit évidemment ses propres intérêts. On y annonce déjà un quotidien qui utilisera beaucoup le multi-média, avec même des éléments 3D si on se fie aux rumeurs qui circulent. L’abonnement sera de $0.99 par semaine (ou $4.25 par mois). Un pari qui paraît des plus risqués et qui a son lot de sceptiques, d’autant plus que l’on dit que Murdoch s’attend à quelque 800,000 abonnés. C’est beaucoup si le produit n’arrive pas à se démarquer sensiblement de ce que la presse traditionnelle fait déjà avec la puissance de leur marque qui repose souvent sur des décennies, voire plus d’un siècle d’expérience. Les prochains jours répondront rapidement à cette question quand The Daily verra le jour.

Peut-on contourner Apple dans ce chambardement?

Tout ce contrôle important d’Apple dans ce marché ne fait évidemment pas que des heureux. Sans compter les rumeurs qui prêtent à Apple de lancer un iNewsstand en 2011. Apple est puissant et, comme il l’a démontré dans le domaine de la musique, il peut rapidement transformer et devenir un joueur important dans une industrie. Qui contrôlera la base d’informations concernant les abonnés? De quelle façon l’industrie est-elle en mesure d’avoir un poids pour obtenir un meilleur pourcentage des ventes, c’est-à-dire restreindre la cote de distribution d’Apple dans ces transactions que l’on estime à 30%?

Comme le rapportait récemment Locita, c’est dans ce contexte que l’on doit voir cette initiative française rendue publique à la fin novembre créant un groupe d’intérêt économique (GIE) qui regroupe pour l’instant cinq quotidiens (Le Figaro, Les Échos, L’Équipe, Libération et Le Parisien) et trois hebdos (Le Nouvel Obs, L’Express et Le Point). Le regroupement vise à redéfinir les règles du jeu et de ne plus dépendre d’Apple et de Google dans l’exploitation de leur contenu. Un combat à la ”David contre Goliath” qui se dessine? Probablement. À suivre…

0 comments

Trackbacks

Votre adresse email