La France et cette oligarchie des incapables

Selon le dictionnaire Larousse, on dit qu’une oligarchie est un “régime politique où l’autorité est entre les mains de quelques personnes ou de quelques familles puissantes“. Ces dernières années, ce terme est redevenu familier en parlant de l’oligarchie russe pour parler du partage des richesses de ce pays entre quelques personnes ou quelques groupes qui se sont rapidement enrichis en bénéficiant du processus de privatisation des actifs de l’état lors du démantèlement du système communiste il y a 20 ans.

L’oligarchie des incapables est le titre d’un livre sorti ces dernières semaines en France. Est-ce un terme approprié dans le contexte de la société française ? Chaque pays a probablement son lot d’histoires fréquentes où le copinage et le népotisme remplacent parfois toutes les règles qui, pour certains, n’existent que pour les autres. Mais dans cette France où on a encore peine à reconnaître que le cumul des mandats des élus peut entraîner des problèmes d’éthique et de conflits d’intérêt – et par conséquent, déclaré illégal depuis des lustres dans d’autres pays comme le Canada – il n’est pas trop surprenant de voir ensuite toutes sortes de situations qui ne peuvent que soulever bien des questions. Et le plus ahurissant est de voir ces “coupables” ou “incapables” surpris de se voir soudainement pointés du doigt. Et quand, comme le souligne le livre, c’est Jean-François Copé qui dit à un collègue en parlant en faveur du cumul des mandats : “Tu comprends, si on n’a ici que des gens qui se contentent de 5,000 euros par mois, on n’aura que des minables”, on voit l’état d’esprit de cette élite lorsque le revenu mensuel médian des français n’est à peine que le tiers de cette somme. Ca fait beaucoup de minables en France ! On comprend qu’il préfère maintenant refuser la paternité d’une telle citation (selon les auteurs). On comprend aussi assez facilement les résistances des législateurs à rendre illégal le cumul des mandats… quand ceux et celles qui la voteraient sont eux-mêmes en conflit d’intérêt puisqu’ils sont les heureux bénéficiaires de ce système qui amène son lot de privilèges.

Mais à lire les auteurs nous citer une étude internationale, on serait tenté de conclure à une “exception française” où le “mal français” serait plus grave qu’ailleurs. Faisant référence à cette étude, ils racontent à la page 73 :

Les deux auteurs (ndlr. de cette étude) proposent des comparaisons internationales saisissantes. La défiance ? Les Français sont deux fois plus nombreux que les Américains, les Canadiens, les Australiens et les Anglais à considérer que “pour arriver au sommet, il est nécessaire d’être corrompu” ; 20% d’entre eux déclarent n’avoir “aucune confiance” en la justice, contre moins de 5% des Scandinaves, 6% des Suisses, 7% des Allemands ; les institutions politiques ne sont pas mieux perçues, puisque la France arrive 20e sur 24, laissant derrière elle la Grèce, la République tchèque, la Turquie et le Mexique sur la question de la confiance faite au Parlement.

Sorti ces dernières semaines chez Albin Michel, L’oligarchie des incapables, se veut un livre dénonciateur qui soulève d’innombrables situations liées aux “incapables”, ces gens qui doivent leur statut et leur parcours à autre chose que le mérite, comme pour le commun des mortels. Vous vous rappelez de la tentative de nommer Jean Sarkozy à la présidence de l’EPAD (La Défense) ? Cette tentative de népotisme illustre bien le propos principal du livre. Cependant, cet épisode a eu le mérite d’être débattu en toute transparence via médias interposés. Alors, pensez à ceux qui passent complètement inaperçus. Bien que la classe politique qui gouverne la France est au centre de ce système, le constat déborde dans toutes les sphères de la société, de l’économie à la culture. Mais on remarque que souvent le pouvoir politique n’est jamais bien loin ou totalement absent du paysage. Et ce ne serait pas une “culture” propre à la droite après trop d’années au pouvoir puisqu’en fouillant cette question, les auteurs ont conclu que cette culture des incapables a davantage son origine avec l’arrivée de la gauche au pouvoir au début des années 80, et plus particulièrement avec le processus de nationalisation dans certaines industries à cette époque.

Dès la fin du premier chapitre, on se met à questionner et à douter de la crédibilité et du sérieux du bouquin tant tout ça apparaît comme trop gros. On en a déjà assez… et il reste encore 350 pages. C’est déjà trop. Est-ce possible ? Charge à fond de train des auteurs en biaisant un brin les histoires qui nous sont racontées pour servir leur propos ? Ce sont pourtant des auteurs sérieux qui n’en sont pas à leurs premiers écrits sur le sujet.

Mais il faut quand même dire que pour le commun des mortels, il n’est pas facile de naviguer à travers ce livre. En voulant se faire l’avocat du diable et se faire critique par rapport à ce que nous racontent les auteurs, il est parfois difficile de départager ce qui est légal de ce qui l’est moins ou encore de départager entre les magouilles, les copinages, les échanges de bons procédés, le mélange des genres ou le pur opportunisme. Mais pour plusieurs de ces incapables du système et l’habitude du pouvoir aidant, “l’État, c’est moi” finit tôt ou tard par teinter les attitudes. Mais au bout des quelque 360 pages du livre, ça fait quand même beaucoup d’incapables qui sont pointés du doigt. Des exemples ? On ne saurait pas par où commencer…

L’éditeur présente le livre de la façon suivante : “Ils monopolisent les postes les plus importants, cumulent les privilèges et font de l’argent leur principale passion. Ils se servent de l’État pour aider leurs amis, fabriquent des lois sur mesure pour leur bon plaisir et laissent le pays aux mains de bandes rivales. Patrons, hauts fonctionnaires, élus ou experts, ces oligarques nous gouvernent avec un mélange d’incompétence et de lâcheté”. Les auteurs – Sophie Coignard qui n’en est pas à sa première enquête et Romain Gubert, journaliste pour l’hebdomadaire Le Point – nous font voyager à travers ces histoires qui vont de la première dame de France aux entourages des ministres et les ministres eux-mêmes, en passant par les juges, les contributeurs à la caisse de l’UMP, les patrons du CAC 40 et les hauts fonctionnaires des institutions d’État où ces “incapables” revendiquent presque le droit à l’incompétence et au népotisme, et quant à la déontologie… c’est pour les autres.

Dans leurs recherches, les auteurs ont trouvé cette “perle” écrite par des sénateurs dans un récent rapport de la Commission des Lois du Sénat déposé en mai 2011 et qu’ils partagent aux pages 327-328. Voici ce que ces législateurs pensent de la notion de “conflit d’intérêts” :

Originaire des pays anglo-saxons et profondément liée à la “théorie des apparences”, la notion de conflit d’intérêts s’acclimate en fait difficilement au contexte juridique et philosophique français […]. Pour le juriste, elle met à mal la conception française de la norme, incarnée par l’article 5 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et selon laquelle ”tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché”.

Certains seront tentés de vous suggérer de ne pas lire ce livre si vous êtes déjà cynique par rapport à la politique. D’autres, comme nous, pourraient vous suggérer exactement le contraire. Lisez plutôt ce livre pour vous rappeler pourquoi vous l’êtes devenu.

Pour vous donner une meilleure idée des questions élaborées dans ce livre, on vous suggère en terminant cette excellente entrevue sur les ondes de BFM Business où l’animatrice Hedwige Chevrillon discute du livre avec les deux auteurs, Sophie Coignard et Romain Gubert.

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