[livre] L’impétueux Sarkozy

Il s’est écrit bien des choses ces dernières années sur Nicolas Sarkozy. Et le monde de l’édition n’a pas laissé sa place avec de nombreux ouvrages, même en ne comptant que cette dernière année qui mènera au verdict du peuple dans quelques jours. La plupart de ces ouvrages ont été écrits par des journalistes ou des commentateurs réguliers de la classe politique sous la forme d’essais où on trouve tantôt un nouvel angle tantôt une thèse pour tenter de mieux cerner ce personnage qui fascine tant les Français et qui a, dans une certaine mesure, redessiné les contours de l’institution que représente la Présidence Française. La liste de ces ouvrages dédiés à Sarkozy est longue et nous vous avons parlé de plusieurs d’entre eux dans le cadre de notre série d’articles récente portant sur les bouquins liés à ces présidentielles françaises. Et voici le dernier en lice, L’impétueux: Tourment, tourmentes, crises et tempêtes.

Publié chez Grasset, “L’impétueux” de Catherine Nay entre probablement dans une classe à part. Titre, à prime abord, un peu surprenant qui tente de résumer Sarkozy avec un qualificatif qui n’est pas souvent utilisé dans le langage courant. En inventoriant un peu sur le net, on dit que quelqu’un est impétueux lorsqu’il est exalté, fougueux, ardent, bouillant, brusque, pétulant, véhément, vif, voire même volcanique. Somme toute, probablement la meilleure façon de le décrire en un seul mot.

Comparé à tous les livres publiés à date sur Sarkozy, sur l’évolution de l’UMP des dernières années ou encore plus particulièrement sur cette présidence 2007-2012, il s’agit sûrement de l’ouvrage le plus complet et le plus consistant. Il se donne comme mission de raconter en détails ces derniers cinq ans comme le ferait toute biographie d’un homme politique. Évidemment, ça ne peut avoir le recul d’une biographie rédigée en fin de carrière ou après la mort du sujet central mais on y gagne en détails avec rien de moins que 660 pages pour couvrir 5 petites années de la Ve République. Et c’est sous la plume de Catherine Nay, cette éditorialiste à Europe 1 et auteur de quelques ouvrages politiques à travers sa longue carrière dont le mémorable Le Noir et le Rouge sur le président François Mitterrand, paru il y a déjà presque 30 ans. On aurait pu croire à un essoufflement ou une lassitude du public devant cette avalanche de livres sur Sarkozy. Le succès semble là et le contraire aurait été dommage car Nay a trouvé le ton et le style pour en faire un récit captivant du début à la fin même si la matière brute de la plupart des événements qui nous sont racontés restent encore frais à notre mémoire. Elle y amène souvent des détails jusqu’ici peu ou pas rapportés même pour ceux ou celles qui suivent attentivement la politique au quotidien.

Dès les premières pages, on est rapidement absorbé par le récit alors qu’elle remet en perspective les premières semaines de sa présidence dans le brouhaha de la fin de sa relation avec Cécilia Sarkozy. Nay relate ces événements avec des détails moins connus pour montrer que Sarkozy a utilisé l’institution pour sauver son mariage qui battait de l’aile depuis quelques années. Une fois l’élection passée, elle ne voulait pas de cette vie de première dame et il tenait absolument à lui “inventer” un rôle qui lui ferait changer d’idée. On pense surtout au rôle un peu incongru qu’il lui a fait joué dans la résolution de la crise des infirmières bulgares avec Kadhafi. On s’est servi d’elle et au retour, elle refusera de se rendre en Bulgarie pour fêter leur libération. Tout comme, elle refusera de se rendre au déjeuner chez les Bush lors de leurs vacances estivales en Nouvelle-Angleterre. Sur plus de soixante pages, l’auteur nous raconte tous ces épisodes où Cécilia reste quand même, le temps de trouver une porte de sortie et retourner vivre avec Richard Attias avec qui elle avait fugué le temps d’une première séparation aux États-Unis en 2005. Cécilia épousera finalement Attias en 2008, rapidement après son divorce et ce, avec le même empressement que Sarkozy le fera en mariant Carla Bruni à la même époque.

Certains auront probablement de la difficulté à croire que Sarkozy est presque la “victime” des épisodes du Fouquet’s et du yacht de Bolloré au lendemain de la présidentielle, événements qui ont plombé sa présidence dès les premières heures et qui lui ont donné ce côté “bling-bling” que le peuple français ne peut pas oublier. Nay nous présente l’épisode du Fouquet’s comme étant davantage la “création” de Cécilia qui en a assuré seule l’organisation en faisant elle-même la liste des invités (ceux qu’elle aimait ou tolérait) et en ignorant même le clan rapproché de Sarkozy qui était au centre de sa campagne. C’était pourtant le soir de la victoire. En fait, Sarkozy n’aurait fait que se présenter à sa propre fête préoccupé davantage par l’absence de Cécilia que par sa victoire. Cécilia s’y est montrée seulement après que ses proches l’aient convaincue de faire acte de présence. On comprendra dans les semaines suivantes que Cécilia avait refusé de voter au deuxième tour, qu’elle cherchait maintenant à se tirer avec son Richard Attias maintenant qu’elle avait “livré la marchandise” en acceptant de ne pas lui nuire dans sa conquête du pouvoir. Les semaines suivantes n’ont été que des tentatives désespérées de la part de Sarkozy pour sauver son mariage. Le yacht de Bolloré n’aurait été qu’une offre de dernière minute de Bolloré lorsqu’il a su que Sarkozy voulait prendre quelques jours de vacances après les présidentielles et qu’il ne savait pas où aller pour tenter de recoller les morceaux et de sauver son mariage avec Cécilia. Rien n’y fait et le tout se termine avec la confirmation du divorce en octobre 2007.

Cette thèse concernant l’influence de Cécilia au début de sa présidence a fait l’objet de beaucoup de commentaires dans les médias suite à la parution du livre. C’est d’ailleurs souvent l’élément essentiel qui est mis en évidence. Bien que cette thèse résiste bien à l’analyse et s’avère somme toute logique, elle a le désavantage pour Sarkozy de montrer un président peu en contrôle de ses sentiments et de ses impulsions avec un impact direct sur ses fonctions d’homme d’état. Mais toute l’attention autour de Cécilia ne fait qu’environ 60 pages, soit à peine 10% du livre. L’arrivée de Carla Bruni aura justement comme résultat de le rendre plus “zen”. Ses colères intempestives du début de son quinquennat dont ses collaborateurs et ses ministres ont été victimes à tout moment auraient graduellement disparu à mesure que sa vie sentimentale se serait stabilisée avec sa nouvelle épouse.

On reste donc accroché à ces premières pages. Le livre prend ensuite une direction un peu moins “people” et plus traditionnelle pour une biographie politique. Suivent donc tous les événements importants (et moins importants) qui ont marqué sa présidence tant en politique intérieure qu’au niveau de son rôle sur la scène internationale. Les excès du début de sa présidence – son rôle “d’hyper président”, plutôt inhabituel pour la fonction – où son hyperactivité reléguait en arrière-plan tant le premier ministre que tous ses ministres. Rien de significatif ne se passait à Matignon. En fait, rien d’important ne se passe à moins que ce ne soit géré directement de l’Élysée. On décortique la dynamique de la relation “Fillon-Sarkozy” qui a pris du temps à trouver son équilibre. On se rappelle de l’exaspération de Sarkozy au début du quinquennat face à Fillon où il lance ce “je dois faire tout” et ce non moins surprenant “Fillon n’est qu’un collaborateur”. Deux personnalités que tout oppose mais qui ont fini par se trouver l’un l’autre avec le résultat que Fillon détient maintenant un record de longévité pour un premier ministre, un poste généralement éphémère et très facilement éjectable.

On passe donc en revue pendant une quarantaine de chapitres et sur plus de 600 pages les faits marquants de cette présidence. Au final, on retiendra probablement que Sarkozy n’aura pas changé substantiellement la société française comme il l’aurait souhaité avec son concept de “rupture” élaboré pendant les élections présidentielles de 2007. Bien que de nombreuses réformes ont fait partie de l’agenda au quotidien tout au long de sa présidence, les effets d’annonces qu’on lui a si souvent reprochés et certaines réformes qui sont devenues moins ambitieuses au cours des négociations avec les intervenants sociaux ou les groupes d’intérêts afin de garantir un résultat minimal. Force est donc de constater que le résultat final n’est pas à la hauteur des espérances qu’il avait mis sur la table à l’origine. La société française est décidément bien difficile à réformer. La preuve est faite, si c’était encore nécessaire d’en faire la démonstration. Qui pourra le faire si l’hyper-président n’a pas réussi ?

Par contre, son rôle à l’international contraste étrangement avec ce bilan en politique intérieure. La crise des infirmières bulgares, la crise de l’euro, la crise libyenne, celle de la Côte d’Ivoire ou encore celle de la Géorgie ne sont que quelques exemples. Au moins au-delà des frontières de la France, Sarkozy a sûrement joué un rôle déterminant dans la résolution de plusieurs crises et ce rôle lui sera probablement reconnu par l’histoire avec un grand H. On imagine mal comment ces événements auraient pu évoluer si un Chirac, par exemple, avait été aux commandes durant toutes ces années mouvementées liées à la crise financière et à la récession économique et ses conséquences à l’intérieur de l’Union Européenne et de la zone euro. L’auteur dit en conclusion en page 664: “(…) il s’est révélé être un grand Européen. Chaque fois, sa détermination, sa capacité à entraîner les autres, à leur dire les choses en face, sa prise de risque maximale, ont fait bouger les lignes. Et toujours provoqué le succès.” Il y a probablement beaucoup de vrai dans ce jugement. Quel autre leader mondial s’en tirerait avec ces éloges ? Même pas Obama sans doute.

L’ironie de l’histoire est que Sarkozy risque de retirer bien peu de dividendes de ses exploits à l’international qui ont peu de répercussions directes sur le quotidien de la majorité des Français. Beaucoup de Français retiendront uniquement que leur sort n’a pas évolué pour le mieux au cours des cinq dernières années. On verra dans quelques jours le verdict final que les Français réservent à leur président.

Dans sa conclusion, Nay tempère les critiques lapidaires qui ont été légion pour un président qui reste quand même hors du commun : “(…) Dans cette aventure, ses deux qualités les plus fiables ont été son imagination et sa résistance physique proprement surhumaine. Nicolas Sarkozy a adoré “le job” de Président. “Le pouvoir ne fatigue pas, dit-il, c’est l’opposition qui épuise.” Or, de ce pouvoir, il n’a pas joui avec l’impudeur hénoniste d’un Bill Clinton. Ce supposé “bling-bling”, une fois exilé en son palais, aura mené une vie austère de Président le plus travailleur de la Ve République post-gaulliste.”

En entrevue, Catherine Nay a répété ne pas prendre parti et a souvent la même réponse à ceux qui concluent après la lecture du livre qu’elle livre somme toute un portrait plutôt favorable du Sarkozy Président. Elle dit simplement rapporter les faits après recherche et analyse et qu’il appartient au lecteur de juger comment il veut recevoir le fruit de ces recherches. Comme si elle assumait à peine ce qu’elle nous dit. Il reste toujours une part de subjectif dans toute analyse politique. Bien que rien ne peut être ni blanc ni noir dans ce qui fut probablement la présidence française la plus mouvementée depuis longtemps, c’est au final un portrait réaliste et équilibré que nous livre Nay. Un livre qui tient la route.

De tous les livres qui ont été publiés au cours des dernières années sur Sarkozy et sa présidence 2007-2012, c’est probablement “L’impétueux” qui servira de base de référence principale pour couvrir cette période lorsque viendra le temps d’une biographie complète et définitive de Sarkozy.

Pour ceux qui voudraient avoir un avant-goût plus substantiel avant de se plonger dans la lecture de ce livre, l’hebdomadaire L’Express en a publié certaines pages lors de sa sortie il y a quelques semaines.

[“L’impétueux Sarkozy” chez Fnac.com: 20,90€]

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